La photographie cinématographique telle que vue par l’objectif de Gregory Crewdson

La « photographie de mise en scène » (staged photography /  cinematic photography )

Tel que vue par l’objectif de Gregory Crewdson

 

1962 —

Le père de Crewdson était psychanalyste. Durant son enfance, il était fasciné de savoir ce qui se disait dans le cabinet professionnel de la maison familiale à Brooklyn. Son père lui répétait que s’il voyait passer un patient qu’il reconnaissait dans la rue, il devait faire semblant de ne pas le connaître.

Sur une note humoristique, comme adolescent, il faisait partie d’un groupe de punk rock appelé « The Speedies » actif à New York. Leur chanson, « Let Me Take Your Photo » s’est révélé être prophétique de la carrière de Crewdson. En 2005, Hewlett Packard a utilisé la chanson dans une publicité, afin de promouvoir ses appareils photo numériques.

Song: Let me take your photo

 

Il a étudié dans différents collèges de la région de New York et complété une maitrise en art à l’Université Yale, sans avoir pleinement identifié son intérêt pour la photographie. En 1993, il obtient une position d’enseignant à l’université de Yale, qu’il a maintenu jusqu’à aujourd’hui.

Son premier projet photographique a été réalisé entre 1992 et 1997. Intitulé « Natural Wonder », c’est une série de composition de natures mortes avec une expression macabre.

 

Inspiration artistique

Le style cinématographique de Crewdson est axé sur la maitrise des détails dans un monde créé de toute pièce. Il illustre des drames phychologiques en explorant ses propres anxiétés et désirs.

Toutes ses images cinématographiques extérieures sont captées au crépuscule, afin d’équilibrer l’éclairage naturelle avec les multiples sources de lumière pour créer l’atmosphère recherché.

En général, il n’est pas derrière la caméra. Il préfère garder le contact avec ses figurants et l’équipe technique, ce qui peut représenter une centaine de personnes. Sa rencontre avec le directeur photo XX a été marquante dans sa capacité d’élaborer des images plus complexes tirées des techniques de production cinématographiques.

« Quand je compose mes images, je ne pense jamais à ce qui aurait pu se passer avant ou ce qui pourrait arriver plus tard » indique Crewsdon. C’est un problème de dyslexie qui l’a amené à la photographie : « je ne réfléchie pas en terme linéaire, je pense en termes de composition et d’images »

Une image de Crewsdon peut se vendre jusqu’à $150,000. « Mon but est de développer quelque chose de fragile, mystérieux et magnifique. »

 

Le film « Brief Encounter »

En 2012, il est le sujet d’un documentaire intitulé « Brief Encounter », produit par Ben Shapiro. Ce film décrit l’inspiration et les techniques de production pour la production de son œuvre « Beneath the Roses ». Il explique sa démarche de création artistique.

 

Crewdson raconte dans le film comment à l’âge de 10 ans une visite au musée des Arts Contemporains de New York exposant l’œuvre de Diane Arbus avec son père a été marquante. C’est à ce moment qu’il a compris pour la première fois la charge psychologique d’une image, l’impression d’urgence et la terreur. Il a senti que sa propre vision du monde était alignée à celle d’Arbus et cette rencontre de jeunesse a semé la base de sa vison future comme artiste.

 

 

Influence et inspiration : Staged Photography

Professeur de photographie à l’université de Yale, Gregory Crewdson incarne la nouvelle génération de  la « photographie de mise en scène » (staged photography) dont des artistes comme Jeff Wall (1946 — _) (photographe canadien) ou James Casebere (1953 — ) ont été les pionniers.

Consulter les images:  Wall_Portfolio

Consulter les images:  Casebere_Portfolio

Son inspiration s’alimente du côté sombre de l’Amérique, l’anxiété, l’inquiétude mal définie de la vie quotidienne domestique bien rodée des petites villes.

Le photographe travaille comme un réalisateur avec des décors entièrement conçus à partir de story boards, une équipe complète de cinéma (décorateurs, maquilleurs, accessoiristes…) et des effets spéciaux dignes de films de science-fiction. Cependant, selon lui, seule la photographie, à la différence d’autres formes narratives, communique une émotion forte tout en étant silencieux.

 

Planification des scènes photographique, par la préparation de storyboards

 

Crewdson trouve son inspiration dans les œuvres des cinéastes David Linch (Elephan Man, Blue Velvet – il prétend que ce film a changé sa vision du monde – , et autres) Alfred Hitchcock, du peintre Edward Hopper et de la photographe Diane Arbus. L’univers de Gregory Crewdson joue avec les codes du cinéma fantastique, de Hitchcock à Lynch ou encore Spielberg.

On fait souvent un parallèle entre l’œuvre de Crewdson et le peintre Edward Hopper. Cependant, le célèbre peintre sait créer beaucoup plus d’anticipation avec des scènes beaucoup moins chargées. Les peintures de Hopper sont dépouillées et ne gardent que l’essentiel, ce qui en laisse plus à l’imagination de l’observateur. Par exemple, sa façon de peindre le mur éclairé par le soleil en dégradé nous en dit beaucoup sur le temps qui passe, de la futilité du temps et de la solitude.

 

 

En contrepartie, Crewdson, surcharge ses scènes. Si une femme ne semble pas suffisamment malheureuse dans une chambre, il rajoute quelques pilules d’antidépresseur et pilules pour maigrir sur la table de chevet pour renforcer l’idée du désespoir, en plus d’ajouter un cendrier débordant tout près. En Amérique, il faut faire la démonstration sans l’ombre d’un doute que la vie peut être pénible

Style narratif

Les techniques de création de Crewdson sont empruntées à l’industrie du cinéma. Il utilise des acteurs, des éclairagistes, des équipes techniques, des maquilleurs, un directeur artistique, qui collaborent à la production. Dans le processus, les rues principales de plusieurs petites villes dans le Vermont et le Massachusetts ont été fermées. Il a souvent construit des sets complets de toute pièce, avec une attention extrême aux détails.

Ce n’est pas seulement le mode de production et la complexité de ses projets qui donnent aux œuvres de Crewdson une allure cinématographique. Ses images donnent l’impression d’extraits tirés d’une séquence de film, transformant l’histoire du film en une simple image composite et très élaborée. Dans sa tentative de produire ce qu’il appelle une « image étrangement parfaite », l’artiste considère l’appareil photo comme une nécessité envahissante. On est à la limite de l’art photographique, dans l’art du compteur d’histoire.

L’absence de but ou de logique dans les scènes est révélateur de la démarche artistique. Les sujets dans l’œuvre de Crewdson évitent le contact visuel avec la caméra; ils expriment la misère, la jalousie, la colère ou l’étonnement déconcerté. Ils se tiennent immobiles dans la pluie, ils errent sans but, se lèvent la nuit pour aller dans les bois sans aucune raison. Ils vivent un cauchemar à la maison ou dans une chambre d’hôtel.

L’influence des petites villes et villages typiquement américains est facilement reconnaissable; les scènes font ressortir le côté obscur qui se transforme en un cliché cinématographique. Il est facile de comprendre que les personnages sont perdus, égarés ou tourmentés.

Il est impossible de ne pas inventer une histoire à partir d’une image de Crewdson. Ce qui rattache les sujets à une histoire, c’est la rue principale abandonnée, une flaque d’eau sur la route, la forêt humide et sombre pénétrée par une voie ferrée, la banlieue anonyme, une chambre avec des lumières tamisées où il se passe des choses que nous ne devrions pas voir.

 

 

Post-Production

Le traitement en post-production est essentiel pour la production de Crewdson. En plus d’un traitement élaboré de l’image, l’utilisation de technique d’images composites est fréquente. Pour chaque scène, il tire environ 40 images. De ces images, l’équipe de post-prod choisi des portions d’images qu’ils superposent sur l’image de base choisie pour la production finale. Les prises de vue sont captées avec une caméra fixée sur un trépied, ce qui permet d’utiliser l’approche d’images composites.

 

Chronologie des grands projets

Natural Wonder entre 1992 à 1997

Dans le contexte de la banlieue ou sur un set détaillé des foyers américains, des intérieurs, ou des quartiers, Gregory Crewdson présente un monde obsédant,  des photos cinématique d’aliénation et de quiétude étrange.

Consulter les images:  Crewdson_Natural_Wonder

Series Hover, 1996 à 1997

Dans la série Hover, Crewdson se tourne vers les  humains et explore ses aspects plus sombres.  Il abandonner les gros-plans et utilise les grand angles. Ces photographies noir et blanc offrent un aperçu de cour arrière privée dans laquelle fois prédiscutées actes inquiétants se produisent : un homme s’agenouille sur une femme qui s’est effondré et est inexplicablement liés par des ballons de fête ; ailleurs, un homme d’une manière obsédante tond sa pelouse en cercles concentriques de plus en plus importantes.

Consulter les images:  Crewdson_Hover

Twilight: 1998 à 2002

Twilight se compose de quarante photographies des mises en scène complexe, des grands tableaux qui explorent la relation entre l’intérieur et l’univers fantastique, entre le paysage nord-américain et la topologie de l’imagination.

Consulter les images:  Crewdson_Twilight

Dream House Exhibition,  Oct 23 – Nov 22, 2003

Beneath the Roses, 2003 à 2008

« Beneath the Roses » est une exposition de vingt nouvelles photographies à grande échelle. Dans ces compositions  théatrales d’images panoramiques réalistes, Crewdson explore les recoins de la psyché américaine et les drames troublants qui sont en jeu dans la vie quotidienne.

Consulter les images:  Crewdson_beneath_the_roses

 

Sanctuary, exposition, 2011

Donne l’impression d’y traverser une ville fantôme, vidée de ses habitants. Cest une documentation des légendaires studios de la Cinecittà, tout près de Rome. Abandonné des équipes de production, ce monument du cinéma italien tombe en ruine, en emportant avec lui toutes ses légendes. Le travail en noir et blanc de Crewdson est très différent de ses autres séries mais se compare avec ses autres univers: une ville à l’atmosphère inquiétante, aucune action apparente et un flot de questions sur ce que ce lieu a de réel ou d’imaginaire, sur ce qu’il a été et sur ce qu’il va devenir, sur les secrets qu’il cache et sur l’identité de ceux qui l’ont habité.

Consulter les images:  Crewdson_Sanctuary

 

Brief Encounter, 2012

Le film « Brief Encounter » suit le célèbre photographe dans sa démarche créatrice de plus de 10 ans pour créer une série de portraits obsédant et surréaliste d’une petite ville américaine. On fait référence à ses photos comme des films à une image unique. Chaque composition déborde de narration, en partie parce qu’il utilise les procédures cinématographiques d’effets spéciaux, des centaines de lumières, les équipes énormes de techniciens. Nous voyageons avec lui – à partir de son inspiration de départ, sa créativité et à travers d’innombrables obstacles logistiques, jusqu’à l’instant où tous les éléments fusionnent en un seul instant parfait. Malgré leur grande échelle, les images de Crewdson sont inspirées de ses rêves les plus intimes et ses fantasmes.

 

Cathedral of the Pines, 2013 et 2014

Avec cette série, produite entre 2013 et 2014, Crewdson s’écarte de son intérêt pour les sujets de banlieue étrange et explore les relations humaines au sein de plusieurs environnements naturels. Dans les images qui s’inspire des peintres américains et européens du XIXe siècle, Crewdson capture des personnages de la petite ville rurale de Becket, Massachusetts, et ses vastes forêts environnantes, y compris le sentier à partir de laquelle la série prend son titre. Scènes d’intérieur chargé de récits ambigus les tensions entre les droits de l’égard de la sonde et la séparation, l’intimité et l’isolement.

Consulter les images:  Crewdson_Cathedral_of_the_Pines

 

Influence

Son travail a une grande influence sur toute une génération de plus jeunes artistes mêlant cinéma et photographie. En 2006-2007, son travail a fait l’objet d’une grande rétrospective itinérante  (DA2. Domus Artium 2002, Salamanque; Hasselblad Center, Göteborg, Suède; Palazzo delle esposizioni, Rome; Galerie Rudolfinum, PragueFotomuseum Winterthur, Winterthur, Suisse; Museen Haus Lange/ Haus Esters Krefeld, Krefeld, Allemagne; Fotomuseum Den Haag, Pays Bas).

 

 

On peut surement faire référence à la série télévisée « La petite vie » crée de toute pièce par Claude Meunier et Serge Thériault comme une contribution marquante à l’art de la photographie de mise en scène.

Quelles considérations doit-on garder en tête pour faire de la photographie de « mise en scène »

1. Étalonnage colorimétrique

Une composante technique à la définition des images est liée à l’importance de l’étalonnage colorimétrique. Une seule image peut être composée de multiples photographies, qui doivent avoir la même température de lumière.  Ce contrôle s’effectue 1) par l’échantillonnage de la température de la lumière et la calibration des caméras pour chaque scène à l’autre, sous différents éclairages ou à différentes heures de la journée ou / et 2) en post-production en référence aux photos avec des cibles calibrées.

2. Équilibrage des sources lumineuses

En utilisant de nombreuses sources lumineuses pour éclairer une scène, l’intensité lumineuse de chaque source doit être en équilibre en fonction de l’ensemble de la scène. C’est ici qu’entre en jeu le posemètre. Il faut savoir différencier entre la lumière incidente  (celle qui « tombe » sur le sujet indépendamment de sa réflexivité) et réfléchie (qui dépend de la réflexivité du sujet photographié). Ce sont 2 différentes mesures. De façon générale, pour une scène complexe, on choisi le mode de mesure réfléchie, en mode spot, qui permet d’isoler chaque source lumineuse.

3. Harmonie des couleurs

Voici un aspect de la photographie que l’on connait tous. Des couleurs complémentaires sont souvent choisies pour assurer l’harmonie de la scène, soit avec la garde-robe des modèles, la couleur des murs ou en post-production. La palette de couleur de la scène permet de regrouper des images qui autrement seraient disparates.

Il faut donc connaitre les couleurs complémentaires qui sont utilisées pour la photo éditoriale.

Le sens d’appartenance est aussi lié à la congruence de composition. Par exemple, avec les photos de mariage, on choisira souvent un arrière plan noir ou très sombre, ou un fond de couleur crème, pour assurer une continuité entre différents sites.

4. Raconter une histoire

On voit cette tendance avec l’usage d’une séquence d’images, ou une image chargée de détails et de symboles. Par exemple, l’utilisation d’une couleur comme le bleu impose une impression de lourdeur, alors que l’orange communique un sentiment de chaleur.

5. Composition

Le DOP utilise fréquemment la règle des tiers et les lignes de fuite pour composer les images. Ces techniques sont aussi utilisées en photographie.

L’utilisation d’un miroir permet de créer une scène plus complexe, avec des profondeurs de champ et des variations d’éclairage. Ces techniques peuvent être utilisées par les photographes

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Références

 

Influence de la Cinématographie pour la production photographique

https://fstoppers.com/editorial/three-ways-cinematography-can-improve-your-photography-138114

Three Ways Cinematography Can Improve Your Photography by Robert K Baggs

 

 

 

https://www.quora.com/What-is-the-difference-between-cinematography-and-photography

What is the difference between cinematography and photography?

 

https://www.lensculture.com/articles/ryszard-lenczewski-cinematography-from-still-to-movie

Cinematography: From Still to Movie to photographs, interview with Ryszard Lenczewski

 

Jeff Wall, A view from an apartment, 2004

http://www.tate.org.uk/art/artworks/wall-a-view-from-an-apartment-t12219

 

Entre la ville et la mort, par Julien Foulatier  2013

Creating Photographic Art – Exclusive Interview With Gregory Crewdson  2014

 

 

 

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