Grey Owl rencontre Yousuf Karsh

Photographie de Grey Owl, capté par Yousuf Karsh à son studio d’Ottawa  en 1939. Le regard perçant, le nez aquilin, les traits fins, les cheveux noir, la peau foncée en faisait aux yeux des occidentaux l’archétype de l’Indien sauvage d’Amérique.

La rencontre dans le studio de Yousuf Karsh

Le 27 février 1936, Yousuf Karsh, jeune photographe ambitieux basé à Ottawa reçoit dans son studio de l’Hôtel Laurier le célèbre conservationniste Grey Owl. Pour l’occasion, il décore son petit studio de caisses et d’un arrière-plan en étoffe de couleur orange.  Il était en réalité si impressionné de photographier un personnage de cet envergure qu’il décide d’organiser une fête en son honneur. Il planifie un souper et invite des ministres fédéraux, des gestionnaires séniors du Département des Affaires Indiennes et des journalistes. Tous se présentent à l’heure dite, tous sauf Grey Owl.

Embarrassé par la situation, Karsh se met à la recherche de Grey Owl. Il le retrouve à son hôtel, attablé au bar, intoxicité, en train de payer la traite à tous les clients. Il choisit de le laisser à son monde.

La magnifique photo de Karsh deviendra l’icône mondiale d’une personnalité qui a soulevé les passions au Canada et partout dans le monde. Quelques années plus tard, l’étoile montante Grey Owl s’écrasera avec fracas. L’usurpation d’identité de Grey Owl est sans égal. On était devant une mise en scène grandiose de folklore romantique, orchestrée  par un communicateur expert.

A ce jour, on se demande toujours pourquoi on a tant voulu croire à son histoire. Même Hergé avec Tintin en Amérique s’en était  inspiré.

Vrai ou Faux?

Grey Owl: Une légende que l’on voulait croire

Qui était véritablement Grey Owl

Né à Hastings au sud de Londres en 1888 sous le nom Archibald Belaney, Archi a eu une enfance malheureuse avec un père alcoolique. Pendant sa jeunesse, il a une vie recluse. Il lit les auteurs qui racontent les aventures de indiens en Amérique, dont James Fenimore Cooper (1789 – 1851), auteur d’histoires d’autochtones des régions frontières de l’ouest américain, l’un des premiers romanciers à décrire l’histoire de l’Ouest. Il vivait dans un monde imaginaire, avec les indiens et les cowboys.

Au début 1900,  le Wild West Show de Bullalo Bill vient dans son village. Entre les années 1880, et 1910, c’est le spectacle itinérant le plus populaire en Amérique du Nord et en Europe. On présentait en chapiteaux un spectacle haut en couleur de la vie du far West, démonstration de tir, prouesse au lasseau, reconstitution de batailles de de vols armés. Chaque spectacle montrait des indiens d’Amérique, tantôt agressifs attaquant les convois et les fourgons, tantôt dociles et amicaux, comme les alliés de l’Ouest pacifiés par la présence de l’homme blanc. Les indiens étaient présentés dans toutes leurs couleurs, avec les coiffes, les chevaux, les arcs, le maquillage. Archi se projetait dans ce monde imaginaire.

Ce spectacle ne laissera pas Archi indifférent. A partir de cette soirée marquante, il voudra devenir un Indien.

Premier départ pour le Canada

Le 29 mars 1906, à l’âge de 18 ans, il s’embarque à Liverpool en direction d’Halifax. Le temps était venu d’aller à la rencontre des contrés sauvages auxquelles il avait tant rêvé. Ses premiers mois sont décevants. Il travaille au magasin Eaton à Toronto.

Il quitte rapidement son emploi et se retrouve à Cobalt à l’automne 1906, près du grand lac Témiscamingue. C’est là qu’il rencontre un guide de chasse qui le prend sous son aile. Il se rend au lac Témagamie, ou se trouvait sur l’île de l’ours une auberges pour touristes fortunés qui venaient pour la pêche et la chasse. Il travaille comme un homme à tout faire à l’auberge.

Ile de l’ours

Sur cette île se trouvait aussi une centaine d’indiens Ojibwes.

Au printemps 1907, il rencontre l’indienne ojibwe Angèle Abouma. Grey Owl vit avec sa famille et c’est là qu’il apprend à devenir trappeur, quels animaux piéger, comment préparer les peaux, savoir quand les vendre. Il touche enfin à son rêve de vivre au milieu des peuples autochtones d’Amérique. C’est ainsi qu’il s’initie à une multitude de coutumes. Il apprend à respecter les animaux capturés.

Angèle et Archi se marie en 1910 et ils ont bientôt un enfant.

Première guerre mondiale

Arrive la première guerre mondiale. Archie abandonne sa famille et s’engage en 1915 dans le Royal Highlanders of Canada. Il a alors 27 ans.

A ses camarades de bataillon, il raconte une histoire qu’il ne cessera pas de peaufiner jusqu’à la fin de sa vie. Questionné sur ses origines, il se dit Métis, né au Mexique dans la région de Rio Grande d’un père écossais et d’une mère apache. De là viendrait son regard perçant, son nez aquilin et son goût pour les vestes à franges.

Il est blessé et quitte le régiment pour retourner en Angleterre. Il retrouve à Hastings, sa ville natale, ses tantes qui l’ont éduqué et rencontre Ivie Own, qu’il marie sans lui dire qu’il était déjà marié au Canada.

Retour au Canada

En 1917, il abandonne sa 2e femme et retourne au Canada.

Des années troubles suivent la fin de la guerre en 1919. Archi passe d’un territoire de chasse à un autre comme un trappeur vagabond. Il partage plusieurs hivers avec une famille ojibwe.

En 1924, on le retrouve en plein dérapage. Il boit beaucoup. Pour montrer qu’il est autochtone, il teint ses cheveux en noir et assombrie sa peau. Il s’invente même une danse de guerre qu’il présente sur demande pour amuser les voyageurs.

Au printemps 1925, on émet à Sudbury un mandat d’arrestation contre Grew Owl pour ivresse et désordre public. Il prend la fuite et retourne en Abitibi ou il fait une rencontre marquante qui sera mille fois romancée. Gertrude Bernard aura la plus grande influence sur sa vie. Il l’appelait Gerty. Elle était une Mohawk. Gertrude est sous le charme mais elle ignore tout de sa vie antérieure.

C’est Archi qui va l’initier à la vie en forêt. Il travaille en été comme garde forestier et en hivers, il fait le trappage des animaux. Getrude rebaptisée Anahareo supporte mal la tournée des collets et la mort des animaux dans les pièges, qu’elle trouve cruelle.

Anahareo et Grey Owl

Les temps changent: le métier de trappeur est difficile

A l’hiver 1928, Archi se rend compte que le métier a changé. Les castors sont de plus en plus rares. Les méthodes sont de moins en moins respectueuses pour les bêtes. Au printemps, il découvre 2 petits castors orphelins. Il décide de garder les bébés castors comme animaux de compagnie.

Archi connait alors un déclic : jamais plus il ne sera capable de tuer les castors. Pourquoi les autres, puisque ces bêtes sont sur le point d’être rayés de la carte? Pourquoi ne pas œuvrer à leur préservation?

Le sanctuaire de Témiscouata

Archi se rend dans la région du Témiscouata pour créer un sanctuaire pour les castors. Un ami micmac lui avait parlé d’une forêt magnifique dans l’arrière-pays du Témiscouata ou la chasse au castor avait cessé depuis longtemps et les bêtes étaient abondantes.

Il s’installe au lac à foin dans la région de Cabano, dans une cabane de trappeur. Sa femme retourne en Abitibi.

Lac à Foin

Il visitait parfois Cabano sous l’influence de l’alcool. On le croyait autochtone.

C’est là qu’il commença à établir une correspondance avec des Anglais qui lui ont permis de commencer à éditer ses livres. Son premier texte parait le 2 mars 1929 dans la revue ‘Country Life’. Il raconte la fin du noble trappeur dans les forêts sauvages du Canada.

Après ce premier texte, Belaney change de nom et commence à utiliser le nom qui le rendra célèbre : Grey Owl. Il a alors 40 ans.

C’est là qu’il connait sa transformation. Sa première apparition publique se fait à Métis sur Mer en 1929, un lieu de villégiature des grandes familles bourgeoises de Montréal. On l’invite pour une causerie.

Il retourne à son refuge du Témiscouata. En 4 mois, il rédige son premier livre : ‘La dernière frontière’, un plaidoyer pour la sauvegarde des espèces, en autre celle du castor. Publié en 1931 en Grande Bretagne, le livre connait un grand succès.

C’est alors que l’Office National du Film déploie une équipe de tournage au Lac à Foin pour filmer l’homme et ses castors.

Grâce à sa notoriété croissante, il est nommé gardien d’un parc national au Manitoba. Suite à cette nomination prestigieuse, il quitte le Témiscouta. Il était devenu aux yeux du monde le défenseur de la nature. Sans ambiguïté, il se disait indien et cette façade lui servait bien.

Pour combien de temps cette histoire allait-elle tenir?

En 1935, le journaliste Brit Jessop se rend à Témagamie, alors que Grey Owl était au sommet de sa gloire, sur la base d’une dénonciation reçu au journal. A l’age de 18 ans, il était journaliste débutant pour le ‘North Bay Nugget’. C’est alors qu’il fait la rencontre d’Angel, sa première femme. Elle lui montre son contrat de mariage avec le dénommé Archibald Belaney.

De retour à North Bay, Jessop avait un scoop pour le journal, l’histoire d’une contrefaçon incroyable d’un homme qui se prétendait indien et qui n’en était rien. L’éditeur du journal trouve la nouvelle trop explosive pour être publiée, ce qui aurait comme effet de détruire la réputation de Grey Owl et de son œuvre. Grey Owl était devenu intouchable.

Photographie de Howard Coster de Grey Owl prise en 1934 en Angleterre

Après le Manitoba, Grey Owl est envoyé en Alberta dans le parc Prince Albert dont l’environnement est plus propice au castor. C’est là qu’il écrit 3 livres et il poursuit ses collaborations avec l’ONF.

A la fin de 1935, c’est le début d’une grande tournée en Europe. En quatre mois, il parle à plus de ½ million de personnes. Il donne parfois jusqu’à 4 conférences quotidiennement.

Ce qui plait au public est de se rendre compte pour la première fois que le monde naturel est menacé par le progrès de la civilisation. On comprend que Grey Owl connait la nature et sait comment en prendre soin.

Sa notoriété augmente encore plus au Canada. Ses droits d’auteurs lui rapportent $30,000 par année, soit un montant équivalent à ½ million aujourd’hui. Mais des doutes subsistent à son sujet.

En 1937, il rencontre un reporter du North Bay Nugget qui lui dit qu’il connait sa véritable identité. Cette révélation trouble Grey Owl profondément. A partir de ce moment, il vit dans la peur sans cesse d’être démasqué. Ajouté à cela la fatigue des tournées et la grande consommation d’alcool, sa santé mentale devient de plus en plus précaire. Mais la façade tient. On voit toujours en lui le grand défenseur de l’environnement et même de la cause amérindienne.

Rencontre avec George VI

L’année 1937 se termine avec une tournée triomphale en Angleterre. La tournée culmine au palais de Buckingham.

Le 10 décembre 1937, au palais de Buckingham, on retrouve les Princesses Margaret et Elizabeth, âgées de 7 et 11 ans, avec leur parents, le roi George VI dans le salon royal. Grey Owl se tient debout, lui que les journaux de Londres décrivent comme l’Indien Rouge. Grey Owl dit : « La nature ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons. » . On projette des images de Grey Owl sur un lac, pagayant avec de petits castors. Grey Owl s’approche de George VI, lui met la main sur l’épaule et le salut en disant : « Mon frère ».

A peine de retour, il entreprend une tournée aux États-Unis de trois mois. La fascination n’est pas aussi forte : les américains ne suivent pas la vague.

La fin de l’histoire

Sa dernière conférence se tient le 26 mars 1938 au Massy Hall de Toronto. Il retourne dans sa cabane du Parc Albert le 7 avril où il s’enferme. Trois jours plus tard, on le retrouve malade. Il meurt le 13 avril 1938 à l’âge de 49 ans, d’une pneumonie facilement traitable mais qui lui sera fatale dans l’état ou il se trouvait.

La une du North Bay Nugget était prête depuis 3 ans.  Au lendemain de la mort de Grey Owl, il a été le premier journal à révéler publiquement la mascarade. La nouvelle fait le tour de la planète en un temps record : supercherie, fraude, contrefaçon. Son éditeur et Anahareo prennent la plume pour défendre l’histoire qu’ils croyaient vraie. Mais bien vite, on s’est rendu compte que le personnage de Grey Owl auquel on voulait croire n’était qu’un mensonge.

Le public avait adopté le personnage. C’était un discours qui avait une grande résonnance, en pleine crise économique, au moment où l’on déchantait du monde industriel. Grey Owl n’avait pas de grand projet politique mais il décrivait la nature comme à son état originel, idéal, dans lequel les humains pouvaient vivre en harmonie avec les animaux sauvages. Il arrivait à communiquer ses idées d’une manière extraordinaire car son message correspondait parfaitement à la vision que les Anglais et le monde occidental se faisaient du monde sauvage. On avait dit de lui : « voilà un homme qui sait de quoi il parle ».

Mais tout cela n’était qu’une mise en scène. C’était un homme qui s’était abreuvé de la littérature du Far West, qui avait vu un jour un spectacle dans son village et qui s’était dit : « Si tout cela n’est qu’un spectacle, alors, moi aussi, je veux en faire partie ».

Références

Le vrai visage de Grey Owl

L’Histoire ne s’arrête pas là,  1 juin 2020

Grey Owl, qu’on disait « le plus connu des Indiens » à son époque, s’est fait connaître dans les années 1930 pour ses talents d’écrivain et comme l’un des premiers défenseurs de l’environnement. Celui qui fascinait les foules partout au Canada, aux États-Unis et en Angleterre est mort en 1938. Aussitôt, le secret s’est ébruité : il n’était pas réellement Indien. Son vrai nom était Archibald Belaney et il était Anglais de naissance.

Avec la participation de  Joanne Marchesseault (biologiste) et Isabelle Picard (ethnologue)

Film hollywoodien, 1999 avec Pierce Brosnan comme acteur principal

L’Office National du Film

1928 : Beaver People

1931 : Beaver Family

Yousuf Karsh, 27 feb 1936

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