Ted Croner : le bougé artistique

De tout temps, le bougé artistique a été une technique photographique attribuée à une démarche de création. Par manque de précision, par défaut et sans le vouloir, les pictorialistes livraient des flous artistiques qui à ce jour sont des œuvres adulées. Un pionnier de la technique moderne du bougé est le photographe Ted Croner. Durant toute sa carrière, et à la marge de son industrie, Croner a produit des bougés créatifs et innovateurs. Ses images ont marqué son époque et demeurent aujourd’hui des incontournables. Aujourd’hui une variété de techniques sont utilisées pour produire des flous de bougés. Notre discussion portera entre autre sur la présentation du travail d’Andrew S Gray et de Pep Ventosa. Sur une base plus large, notre discussion se portera sur la production de Koen Jacobs et de la photographie imparfaite comme démarche créatrice.

L’héritage des pictorialistes

La période du pictorialisme est associée aux efforts des premiers photographes de s’imposer comme des artistes à part entière et non pas des techniciens de l’imagerie. Derrière cette démarche se cache la bataille des peintres portraitistes contre les photographes pour conserver leur source de revenu principale. Ce n’est qu’au début des années 1900 qu’il est devenu clair que la photographie s’était résolument imposée comme une forme d’art à part entière. L’art de la peinture devrait migrer vers des expressions plus abstraites et interprétatives de la réalité.

On peut dire que le flou artistique était une composante incontournable de la création d’un pictorialiste. Le flou s’est imposé autant par les contraintes des équipements utilisés que de la vision artistique des photographes. Entre autres stratégies, ce flou était l’élément créatif qui permettait aux photographes de compétionner le travail des peintres. Il fallait qu’une photographie ressemble à une peinture.

The pond – Moonrise, 1904 d’Edward Steichen. En 2006, un tirage original s’est vendu aux enchères pour la somme de $2.9 millions, le prix le plus élevé jamais payé pour une photographie. On perçoit bien ici l’influence de la vision des pictorialites dans le développement de l’esthétisme de la vision photographique. N’est-on pas devant ce qu’on appellerait aujourd’hui un ‘flou artistique’.
L’esthétisme d’Edward Steichen: le pont de Brooklin (1903) et le pont George Washington (1931). Steichen s’est imposé comme un maitre créateur, autant à titre de pictorialiste que de moderniste. Il a su faire le saut avec une maîtrise inégalée entre les deux grandes périodes de développement de l’art photographique.

L’influence de Ted Croner

Ted Croner (1922–2005) est né à Baltimore. Durant la 2e Guerre Mondiale, Croner a travaillé comme photographe aérien avec l’United States Army Air Corps, stationné dans le Pacifique Sud. En 1946, Croner s’installe à New York pour aider son ami le G.I. Bill Helburn, lui aussi un autre ancien photographe de l’Air Corps, à ouvrir un petit studio de photographie à Manhattan. Alors que son ami Helburn s’intéresse à la photographie commerciale, Croner restera résolument un photographe expérimental, inspiré par la création artistique.

Au cours de sa longue carrière, il saura s’imposer comme un photographe créatif, fidèle à sa démarche.

New York, Février 1948, vue vers le sud ouest. Durant une nuit froide, alors que ses mains étaient tremblantes, Croner décide de tester différents mouvements de caméra : circulaire, latéral, vertical, en X. Il commenta que l’image la plus réussie était le mouvement vertical. Cette photo est devenue son image la plus connue.

Une source d’influence marquante : Alex Brodovitch

Alex Brodovitch (1898 – 1971) est né en Russie d’une famille influente, il s’installe à Paris en 1919 après la guerre. Rapidement, il gagne la reconnaissance du public pour son travail commercial dans le domaine de la mode. A l’age de 32 ans, il avait maitrisé les compétences dans les domaines de l’illustration, des arts graphiques, du textile, de la publicité et de la peinture.

Une nouvelle approche de l’enseignement

En 1930, alors qu’il vivait à Paris, Brodovitch s’est vu offrir un emploi par John Story Jenks. Jenks, un administrateur de la Pennsylvania Museum School of Industrial Art,  a été impressionné par les talents de Brodovitch. Il lui demanda de diriger le département de design publicitaire de l’école. En septembre 1930, Brodovitch s’installe à  Philadelphie avec sa femme et son fils pour prendre l’emploi. Brodovitch enseigne la conception de la publicité en créant un département spécial consacré à la matière.

La tâche de Brodovitch était d’amener le design publicitaire américain au niveau de celui de l’Europe, qui avait un esprit beaucoup plus moderne. Avant son arrivée, les étudiants en publicité ne faisait que simplement reprendre les styles des images de  N. C. Wyeth  et  Howard Pyle.

Les illustrations de Wyerth et Pyle étaient belles, mais inspirées de la tradition du réalisme romantique du XIXe siècle.

Brodovitch enseignait toujours en utilisant des aides visuelles. Il amenait en classe des magazines français et allemands pour examiner les pages avec ses élèves, expliquant le travail ou la technique de l’artiste. Il soulèverait des questions comme: « Comment ce commentaire pourrait-il être améliorée ? Comment Cocteau l’aurait-il exprimée ? »

Lorsqu’il n’était pas en classe, Brodovitch emmenait son groupe à l’extérieur autour de Philadelphie pour observer des usines, des laboratoires, des centres commerciaux, des projets de logements, des dépotoirs et le zoo. Il demandait ensuite aux étudiants de reproduire une « impression graphique » de ce qu’ils avaient vu, qu’il s’agisse d’une interprétation photographique, d’un dessin ou d’une abstraction. Brodovitch n’enseignait pas au sens conventionnel du terme, mais obligeait plutôt ses étudiants à découvrir ses ressources créatives intérieures.

Laboratoire de conception

En 1933, Brodovitch a ajouté le Laboratoire de design aux cours qu’il offrait. Il voulait offrir à ses étudiants plus avancé un cursus pour expérimenter tous les aspects de la conception. Brodovitch a partagé la vision  de Bauhaus (la Nouvelle Objectivité Allemande) indiquant  que vous aviez besoin d’éduquer l’ensemble de la vision de l’individu en dirigeant son attention vers une variété de solutions modernes dans leurs projets graphiques. Sa description de cours pour le Laboratoire de design se lisait comme suit :

Le but du cours est d’aider l’étudiant à découvrir son individualité, à cristalliser son goût et à développer sa réflexion pour les tendances contemporaines en stimulant son sens de l’invention et en perfectionnant ses capacités techniques. Le cours est conçu comme un laboratoire expérimental, inspiré par le rythme changeant de la vie, la découverte de nouvelles techniques, de nouveaux domaines d’opérations… en harmonie avec les besoins actuels des grands magazines, des agences de publicité et des manufacturiers. Les sujets abordés incluent la conception de magazines, la mise en page, l’affichage, le reportage, l’illustration, la conception de l’emballage et de produits, ainsi que la direction artistique.

Croner s’inscrit au cours de photographie d’Alexey Brodovitch et participe au légendaire « laboratoire de conception » de Brodovitch.

Ses ateliers étaient immensément populaires. Il n’était pas rare que plus de soixante personnes se présentent à sa classe le premier soir. Parmi les photographes qui ont assisté à ses cours, on retrouve Diane Arbus, Eve Arnold,  David Attie, Richard Avedon, Harvey Lloyd,  Hiro,  Lisette Model, Garry Winogrand, Joel Meyerowitz  et Tony Ray-Jones.

L’école photographique de New York

En Amérique du nord, on réfère parfois à la photographie documentaire urbaine comme « L’école de photographie de New York » . C’est une source d’influence pour un groupe de photographes qui ont vécus et travaillés à New York pendant les années 1930 à 1990. Cette école a partagé un certain nombre d’influences esthétiques, de sujets et un style reconnaissable. Parmi les thèmes récurrents, on retrouve :

l’humanisme;
une approche affirmée et déterminée;
l’utilisation des techniques photo journalistique;
la vision des film noirs (fatalisme, humour, pessimisme).

Le sujet privilégier des photographes est la ville elle-même.

Beaucoup des photographes qui ont étudié avec Alex Brodovitch ont contribué de manière déterminante à la création et le développement de l’École Photographique de New York.

Exposition au MOMA

En 1948, Edward Steichen , alors directeur de la photographie au Museum of Modern Art de New York, choisit d’inclure Croner dans deux expositions au Musée : « In and Out of Focus » et « Four Photographers » avec trois autres photographes : Bill Brandt, Harry Callahan et Lisette Model.

Croner accepte de faire du travail commercial pour les magazines Harper’s Bazaar  et  Vogue. Sa vision est résolument expérimentale. Il présente des images cinématographiques de cafétérias, diners solitaires et la ville après la tombée de la nuit.

L’intérêt pour le travail de Croner a été relancé avec la publication de The New York School Photographs  by Jane Livingston en 1992 qui a suivi l’exposition 1985 du même nom à la Corcoran Gallery à Washington, DC.

The New York School Photographs  by Jane Livingston

Pour la couverture du livre, Livingston a choisi une photo de Croner, « New York at Night, 1948 ». On voit la ligne d’horizon de Manhattan réduite à des barres abstraites de lumière blanche parmi les grands bâtiments noirs contre un ciel gris gun-metal. Elle a été incluse par la suite dans plusieurs expositions de galeries américaines.

Couverture d’album

En 2006, Bob Dylan lance son disque ‘Modern Times’. Pour la couverture, il utilise une photo de Croner prise à New York la nuit, en 1947. Elle illustre un taxi en mouvement avec un style de bougé typique du photographe.

Couverture le l’album de Bob Dylan ‘Modern Times’

En 2017, le groupe Luna utilise une photo de Croner pour illustrer la couverture de leur album, On voit un édifice de New York partiellement illuminée.

Couverture de l’album ‘Penthouse’ by Luna

L’usage des ces 2 photos démontre la force de la conception graphique des photographies de Croner et la pérennité de sa vision artistique.

Flou de bougé

Règle traditionnelle pour éviter le flou de bougé :

Longueur focale de l’objectif égal ou plus petit au Temps d’exposition

35 mm = 1 /35seconde, 400 mm = 1/400 secondes

Avec la stabilisation du capteur et de l’objectif, cette règle ne s’applique plus, Une caméra moderne permet de réduite de 5 à 7 stops la vitesse et de conserver une image précise. Donc, pour faire du flou de bougé, il faut désactiver cette fonction autrement devenue indispensable pour tous les photographes.

Même sur un trépied, la vibration du miroir et du déclencheur avec le doigt peut entrainer des mouvements de caméra indésirables.

Des classiques

Eric Heymans, Flou de bougé
Michael Kenna, Dondoles à Venise, flou de bougé

Flou cinétique

Le filé de mouvement

Claude Gauthier, Flou cinétique, sujet stabilisé par le mouvent de panning de la caméra
Claude Gauthier, Flou cinétique, arrière-pan linéaire

Flou statique

Claude Gauthier, Flou cinétique, longue exposition captant le déplacement des voitures

Mouvement de l’arrière plan

Claude Gauthier, Flou cinétique, sujet stabilisé
Claude Gauthier, Flou cinétique, arriàre-plan stabilisé

Synchronisation au 2e rideau au flash

Claude Gauthier, synchronisation au 2e rideau

Sommaire technique, synchro premier et deuxième rideau

A la manière de Pep Ventosa

Claude Gauthier, à la manière de Pep Ventosa
Manège, par Pep Ventosa. Sujet idéal ou le photographe peut tourner autour de la structure.

Pep Ventosa a expérimenté de nombreuses façon avec sa technique de photographies multiples superposées, produisant une impression surréaliste. Il a aussi documenté sur YouTube le post-traitement qu’il utilise pour produire une image.

Voici une explication étape par étape de la démarche Pep Ventosa.

A la manière d’Andrew S Gray

Production de paysages expressionnistes abstraits. En s’inspirant des peintres paysagistes anglais, avec une panoplie de techniques photographiques et de post traitement, Gray développe des images impressionnistes de paysages, parfois reconnaissables, parfois abstraits. L’usage de techniques IMC (Intentional Camera Movement), il réussit à créer des images distinctives et inspirantes.

Consultez le site d’Andrew S Gray

On retrouve dans le site de Gray une série de vidéo expliquant comment développer des bougés créatifs

Exemple du travail d’Andrew Grey

Plus d’information sur le travail d’Andrew Grey

A la manière de Marc Newton

Marc Newton: Example d’ICM (Intentional Camera Movements)

ICM Photo Tutorial, The School of Photography

A la manière de Koen Jacobs

La photo imparfaite

La photo imparfaite est un concept présenté par Claude Gauthier au Groupe Création Photo Montréal. Le texte présenté à l’occasion de la discussion se retrouve ici.

L’idée de la photo imparfaite met en valeur l’imperfection, inspiré de l’esthétique japonaise Wabi-Sabi, une forme de mélancolie quotidienne. Pour le Wabi-Sabi, rien n’est permanent, rien n’est terminé et rien n’est parfait

La beauté d’une forme tient à ses imperfections.

La photo imparfaite selon Koen Jacobs

Références

Créativité avec mouvements de caméra

Par Katie McEnaney

Comment faire une synchronisation au 2e rideau

Par Rick Ohnsman

Site personel de Pep Ventosa

Cinq trucs pour faire des bougés par Andy Gray (YouTube en anglais). Sa chaîne contiend beaucoup de matériel sur les techniques ICM et le post-traitement

Claude Gauthier, méthode Andrew Gray, l’édifice de l’ONF reinterprété.

Le Flou de mouvement ou Filé statique

Bougé photographique

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